« IF YOU ARE LUCKY »
Prison désaffectée d’Al-Fara
Al-Fara est le nom d’une prison utilisée depuis 1983, proche de Nablus, désaffectée maintenant, et utilisée à des fins plus pacifiques (associatives, discothèque, bibliothèque pour enfants, etc). Elle a commencé à fonctionner juste après la guerre du Liban. De nombreux Palestiniens y ont été incarcérés. Nos contacts y sont tous restés, entre quatre et six ans. Libres, ils nous font visiter le lieu de leur emprisonnement. « On n’a pas appris à la fac mais on a beaucoup étudié en prison. Les Palestiniens disent que pour connaître la vie il faut avoir été emprisonné ». Il fait plein jour, la luminosité est très forte.
Les prisonniers palestiniens arrivaient de nuit. Un geste du doigt ; voici l’endroit de la longue file d’attente, durant laquelle ils étaient frappés, et… « guns. Gaz. Everything ». Même le chauffeur du taxi-service y a fait cinq ans. Ils ont arrêté la plupart des Palestiniens, et tous les activistes. Lui, le chauffeur, y a fait sept séjours. La première fois il avait quatorze ans.
N., notre guide nous mène – avant cela : en traversant la cour, il nous montre une sorte de petit tabouret en ciment, au milieu de la cour, où les prisonniers étaient assis, attachés, yeux bandés, à cinq sur ce petit machin. Lui s’en souvient, et montre le soleil carnassier. « All the day ! Under the sun ! ».
Donc, il nous mène dans une pièce blanchâtre de 20 m2, qui contenait entre vingt et trente prisonniers. Douche, cinq minutes par semaine, toilette une fois par jour. Pas de fenêtre.
Puis une petite pièce servant à « patienter » avant les interrogatoires. Un épais anneau cimenté au mur, très près du sol. Pour être attaché au mur, les poignets dans le dos, en position accroupie. Un ou deux jours, «if lucky », si vous avez de la chance. Il reprend la position devant l’anneau, pour que nous comprenions.
Vous savez, les mots, c’est quelque chose, c’est déjà beaucoup, beaucoup, mais alors, ces gestes-là, universels, effrayants de simplicité, faits pour l’explication par ceux-là même qui y ont été forcés… Je revois J. sur la petite table, à Ma’sarah, et ses poignets, « Iron, iron », c’était donc cela, l’anneau au ras du sol.
Un couloir, des crochets au plafond ; pour accrocher par les bras. Le couloir donne sur des pièces minuscules, cinq ou six mètres carrés peut-être ; on devait entendre les cris, la dialectique de la peur – comme dans la salle de la ropa au palais des Doges, en moins doré.
Un mur extérieur, sous le soleil, proche du petit tabouret en ciment. Attachés, frappés en permanence.
* cour de la prison, tabouret *
(Comme on a d’ailleurs pu le voir sur les photos des billets précédents, je n’ai pas la traduction des inscriptions – ici en hébreu, ailleurs, sur les affiches ou les panneaux, en arabe ou en hébreu).
Après l’interrogatoire. Tenir à dix ou onze dans une salle de deux mètres sur quatre. Dormir à même le sol. Subir la musique en continu. Combien de temps ? « One month. If you are lucky. »
Un mois, si vous êtes chanceux.
Pour avoir du feu, ils déchiraient les câbles électriques du plafond.
Dans la pièce suivante, il est resté trois mois. « No shower », sans se doucher. Une minute pour tous pour aller aux toilettes, une centaine à la fois.
* cellule pour dix personnes *
Et puis la prison, c’est partout. « Nablus is a jail, checkpoints are all around ». Et les souvenirs reviennent, ne s’assèchent pas. Attachés dans la cour, debout face au mur. Avec des humiliations. « Tu pues », alors il faut prendre une douche froide en plein hiver. Rester dans le trou. Un mètre sur deux. Parfois, jusqu’à dix dedans. Cercueil. Durée aléatoire. (Toujours l’aléatoire, à la merci de l’autre). Accroupis, attachés, « without anything ». De l’eau sur le sol, en hiver. Les rats qui entrent. Pas d’ouvertures, rien.
* inscriptions et calendriers, mur de cellule – et suivantes *
Notion d’une prison pour les jeunes et les enfants (celle dont on nous a parlé à la PPS sans doute).
Mais, tout prisonnier a des droits, d’évidence ici ils sont atomisés ; et le tribunal ? « No. Only in democratic lands, not here ». Seulement dans les pays démocratiques, pas ici. Une fois, N. a passé six mois en prison sans passer au tribunal ni voir aucun avocat. « At now », à ce jour, il ne connaît toujours pas le motif de son incarcération.
* hébergement associatif – nouvelle utilisation de la prison *
N. a voyagé jusqu’en Suède, mais il n’a pas vu Jérusalem depuis huit ans.
* Checkpoint, panneau “Listen to the soldier orders” *
Dans un moment entre deux, devant un coin de porte de l’entrée, N. toujours aussi gentil et doux nous fait enfin part de son sentiment profond sur cet endroit qu’il a connu dans sa chair, et sur Dieu.
« Qui peut dire que Dieu accepte ça ? Comment on peut appeler ça la Terre Sainte ? Mais c’est une insulte pour Dieu de faire ça, un endroit comme ça, cette occupation, ce n’est pas Dieu qui veut ça. Ce n’est pas la religion, il y a toutes les religions en Palestine et le sionisme c’est une insulte pour toutes les religions. C’est même une insulte pour la Terre Sainte, c’est une insulte pour la mémoire des prisonniers juifs qui ont souffert, souffert tellement. Je crois en Dieu, j’ai la foi en Dieu, et ça, ce n’est pas Dieu, on ne peut pas faire ça au nom de Dieu. »
* Mur proche de la prison d’Al-Fara *
Tout revient à la surface en l’écoutant, et rien, rien de tout ce que nous avons vu, entendu, compris, appris, désappris, croisé, ressenti, rien n’est plus juste que ces phrases. Les réfugiés dehors, les réfugiés dedans… l’apartheid… ce Mur horrible… les colonies scintillantes, les camps miteux, les prières… les contrôles, la prison… les droits de propriété, les expulsions à Jérusalem, les colons armés d’Hébron, les soldats sur le toit… les panneaux en trois alphabets… les gosses qui manifestent agrippant les barbelés à pleines mains… les larmes dans le café, la Bible réécrite, la mer inaccessible… les routes lisses pour les colons et les touristes… les vieux qui n’y croient plus, les gamins en jean qui crient Allah Ak’bar ! faisant le V de la victoire face à l’armée qui nous gaze à Ni’lin… les trous dans les murs, les trous dans les têtes, les trous dans les familles… les noms qui changent.
Entre tous les mots, toutes les histoires, il reste la phrase de N.
On ne peut pas faire cela au nom de Dieu.
C’est dit.
* Décombres, mur, tour de contrôle *
Enfin, et en gardant non écrites les dernières heures palestiniennes de mon séjour, la manifestation de Ni’lin, les gaz qui donnent la nausée et brûlent les yeux et les joues, les gamins et les adultes qui courent, les lanceurs de pierres, les soldats qui entrent dans les jardins, les conférences manquées, les touristes religieux qui achètent des chapelets, les T-shirts en vitrine « I was stoned in… (plusieurs sites, cocher) », les photos des remparts de la porte de Jaffa, les dernières nuits à Sheikh Jarrah, les adieux entre nous, les muscles mâchés des nuits sur les terrasses, le taxi soupçonneux, l’aéroport, la rage froide, la fouille, les détecteurs de poudre et l’accompagnement personnalisé dans l’avion (la soldate maquillée et me riant au nez se retrouvant à porter mon sac informe et puant, plein de linge sale laissé en vrac exprès pour ses doigts gantés), les ultimes nouvelles des amis dans les manifestations suivantes, « tu sais quoi, ils nous ont aspergé de merde ! », gardant cela et tout le reste, gardant mon souffle et ma colère en suspens je laisse les derniers mots à N., sachant qu’ils viennent de lui et de ce qu’il a vécu ici à Al-Fara Jail :
* Dans le checkpoint, Ramallah – et suivante *
« In this hard place, we have learnt peace ».
« Two roads : military road, and peace road.
I believe in peace road. »
/ Dans ce lieu dur, nous avons appris la paix.
Deux voies : la voie militaire et la voie de la paix.
Je crois en la voie de la paix.













