* Handalah face à la mer, fresque murale *
« MAIS IL ETAIT COMME UN ENFANT »
Camp de réfugiés de New Askar
C’est un grand camp, surpeuplé, sur les hauteurs de Naplouse. Il y aurait énormément à dire. Force est de constater que les jours passant, je prends moins de notes, ce qui n’est pas une bonne chose pour le présent récit. Mais je crois avoir compris l’idée, me dis-je en toute prétention, et puis je prends le rythme d’ici, ne dormant jamais vraiment complètement, toujours entre rêve, réalité et cauchemar, et surtout je ne trouve pas toujours en moi les ressources pour ce nécessaire travail d’écriture.
A ce titre, je dois évoquer de mémoire la visite de deux familles endeuillées. Les deux histoires se ressemblent et pourtant sont séparés par une distinction fondamentale : la durée. Et l’épine du deuil qui ne se fait pas, qui ne peut pas se faire.
La première famille nous reçoit, avec (ça n’a pas été fréquent) les femmes très présentes. Du café pour tous, et un plateau géant de dattes, auxquelles nous ne toucherons guère dès le récit commencé.
* Centre pour enfants, camp d’Askar – et suivantes *
Le défunt est un adolescent de 18 ans. Il est mort il y a trois jours, après plusieurs mois d’hospitalisation, dans les suites de ses blessures. De ses tortures. Il a été incarcéré plusieurs mois (au moins… Je ne sais s’il s’agit d’années). La personne qui nous détaille ses blessures joint le geste à la parole. Il est question d’infection. L’abdomen ouvert par du fil barbelé. Geste béant. Des blessures thoraciques, des difficultés respiratoires suite aux gaz qu’il avait inhalés avant d’être emprisonné et torturé. Il a aussi reçu une balle. Une strangulation au fil barbelé également, s’étant soldée par une trachéotomie.
L’adolescent passe de la prison à l’hôpital.
Sa mère et sa soeur s’occupent de lui à l’hôpital, le soignent et changent ses tubulures. Une photo circule, des marques sur le corps dévasté. Il sourit. Il meurt quelques semaines après. La mère l’apprend en se rendant le matin à l’hôpital. Elle dit qu’il était resté d’humeur gaie et optimiste.
Je suis très mal le reste du récit et je ne me concentre pas bien sur les paroles en arabe et les traductions de nos deux amis, la tête tournée vers le mur je fais tout pour ne pas pleurer trop visiblement, on m’a bien expliqué que ce n’était pas poli, et ma gorge à moi n’en est que plus contractée. Je me demande si j’aurais fait autre chose que pleurer chaque jour. Je ne sais même pas pour quel motif ce jeune garçon a été arrêté et si atrocement torturé, ni s’il y avait même un motif. La pièce est fraîche, l’ambiance en décalage complet, la discussion est vive et l’accueil chaleureux, nous remercions, nous sortons.
Dans la seconde famille, c’est pire. Serrés comme des sardines dans une chambre sans fenêtre, alignés sur deux petits lits, le père de famille, rond, à la courte barbe grise, nous fait passer un montage vidéo en hommage à son garçon. Avec des photos, de la musique, quelques effets qui ici ne font pas kitsch. Lui regarde la vidéo, puis il sort, puis il revient, rouge, pris, trop ému. Alors il parle, et il parle si longtemps que nous devons reconnaître à M. le mérite de l’avoir laissé parler d’un bloc, et de mémoriser suffisamment pour ne traduire qu’ensuite.
C’est insupportable ce que ce récit inflige à ce monsieur. La vidéo passe en boucle. Son fils avait des joues toutes rondes, une casquette. On le voit en short, l’air bonhomme, pieds nus dans ses tennis. Il faisait du judo. Douze ans, treize, je ne sais plus. Des soldats l’ont tué d’une balle dans la tête. Voici l’extrait du compte-rendu de mission.
« C’était en effet terrible d’entendre les circonstances de sa mort. Ce jeune garçon revenant de l’école avait déjà été maltraité par un militaire israélien qui l’avait fait tomber. Mais, dit son père, cela n’avait pas entaché son humeur et,rentré a la maison il avait été faire des commissions pour sa mère. Quand le père est rentré un copain de l’enfant lui a présenté ses condoléances car son fils était mort.
Ce qui s’était passé est difficile à entendre. Les enfants jouaient près de la maison. Des militaires dans une voiture blindée sont passés et les enfants leur ont envoyé des pierres. Les militaires sont alors sortis et ont tiré sur les enfants à la hauteur de leurs pieds, puis comme ceux-ci ne se sont pas enfuis ils ont tiré à la hauteur de leur tête. L’enfant a reçu une balle qui lui a traversé la tête. Les militaires diront plus tard qu’il ne s’agissait pas d’enfants mais de garçons de 18 ans. Le père nous a montré un certificat de ceinture jaune de l’enfant, une main moulée en plâtre qu’ils avaient fait à l’école peu de temps avant sa mort. De ça, on ne peut rien dire que d’écouter. »
Le récit est bien plus long que ça, impossible à endiguer.
Vient le moment impossible aussi, où il faut poser des questions. Nous sommes atterrés. Personne ne bouge un doigt. Quelqu’un finit par demander, dans ce silence caniculaire, comment était-il ? Comment était votre fils ? Et là le type explose, pas de colère mais de trop de non-sens. « Comment était-il, mais il était comme un enfant ! Comme un enfant !! » Il ouvre ses mains, impuissantes. « Il jouait, il riait, il était heureux, qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ! » Le père en deuil est en sanglots, et nous, écrasés, déplacés, obscènes. C’est en tout cas le sentiment que j’en ai. Nous n’avons pas de réponse, pas de pansement pour ça. Rien dans mon métier ni dans ma vie ne m’ont préparée à ça. L’impasse.
Passage de l’ombre étouffante à la lumière, les cris des gosses dans la rue, la terre entre les maisons, les gens qui passent, la vie. Voulant tout de même faire quelque chose, nous achetons des denrées, des choses simples qu’on offre traditionnellement en cas de deuil. De l’huile, du sucre. Du café. Du sel peut-être. Nous nous partageons pour aller donner ces si petites choses aux deux familles.
Je vais dans la première, accompagnée du monsieur palestinien qui nous guide aujourd’hui et qui a été vraiment parfait, il n’y a plus les hommes, seules les femmes sont là et la grand-mère, sans faire de manières, me voit à l’entrée avec mes deux sacs plastique, arrive tout droit vers moi, m’embrasse et me prend dans ses bras. Elle me dit plein de choses en arabe, je ne saisis pas, H. la belle n’est pas avec moi, mais ce n’est pas important, ce sont les gestes naturels, nous nous comprenons, il n’y a pas besoin de traductions. D’autres femmes, jeunes et moins jeunes, sont aussi là debout, souriantes, visiblement c’était une bonne chose de revenir pour apporter ces petits présents. On m’offre encore du café, je me confonds en remerciements, on se serre les mains.
Et puis, au moment de partir, très vite, une jeune femme avec un voile sombre, sa grande soeur peut-être, en pousse deux autres et vient rapidement vers moi, les yeux brillants, et me serre aussi dans ses bras. Pas de paroles. Je lui rends son geste, nous nous regardons intensément, ses yeux brillants et mes yeux rouges, et nous nous sommes tout dit. Je ne connais pas son prénom ni son nom. Je pense à elle souvent, et à la grand-mère, ses rires au milieu des larmes.
(Note de 2010. Décidément, on ne change pas. Voici que je pleure à nouveau abondamment en tapant ceci, les mains en France et le coeur à Askar).
Mon collègue E. me rapportera, lui, que les cadeaux sont très mal passés dans la seconde famille. Là réside donc la différence de fond : leur enfant est décédé il y a deux ans, et non quelques jours avant. Ce n’est donc plus la période de deuil, celle des cadeaux, des veillées, des réunions, pourtant la souffrance et l’injustice sont là, intactes. Et ceci est insupportable. Ce n’est pas une mort normale, rien de tout cela n’est normal. Alors il n’est plus de visites de courtoisie possibles. Il n’est pas de deuil possible, face à une telle absence de sens, tuer un enfant pour rigoler, parce qu’il est palestinien, parce qu’il est là.
Dehors, de petits ados appuyés au mur, détendus, ouverts. Comme dans un quartier de grande ville européenne, la misère et l’occupation en plus.
Ces visites auront été si dures (et s’accumulant au reste en peu de jours) que nous avons besoin d’une pause, nous sommes saturés, trop pleins. Besoin d’air et de vie, et à ce titre, le passage au centre d’enfants du camp d’Askar réchauffe énormément le coeur. Sur le mur blanc de la cour, des peintures réalisées par une association, des images de paix, le dos du petit Handalah, emblématique silhouette qui attend le retour, debout face à la mer, pieds nus.
C’est une sorte de centre polyvalent, il s’y fait des activités, des cours de langue, de musique. Il y a pratiquement deux cent enfants, ils sont très en forme. On chante, on fait de petits jeux, la communication non-verbale marche à fond, et les jeux de mains, de cache-cache, les embrouilles entre copines et les drames minuscules de l’enfance, sont les mêmes qu’ici, les mêmes que partout. Une pré-ado qui s’entraîne à faire la bêcheuse, un petit loulou tout timide qui ne quitte pas sa chaise, des filles pétant de santé qui veulent des tresses dans les cheveux comme les miennes et qui s’amusent à se prendre en photo… Un bon moment, un peu loufoque, à chanter au son de la derbouka sous l’effigie de Mickey. La vraie leçon est ici, bien sûr, dans cette vie irrésistible, inéteignable, indestructible. Il est important de garder cela à l’esprit.
La maison d’associations DARNA
Un mot du centre DARNA. DARNA est la maison des associations à Nablus. La plupart des jeunes de passage ici font partie de divers tissus associatifs. La vocation de DARNA est d’aider les jeunes initiatives à se développer. Il y a des formations pour les associations, des cours de langue, une connexion internet gratuite, c’est un lieu d’échange, un croisement, avec en son centre un homme d’une solidité et d’un humour extraordinaires, adepte des phrases choc. Tomorrow you will visit the Alfara prison. This is a good prison, I spent in it five years ! – et il enchaîne.
DARNA oeuvre au développement d’un programme d’aide aux étudiants palestiniens, avec un ou deux logements pour les garçons et un pour les filles (qui sont nous dit A. davantage aidées par leur famille). Ils proposent des échanges de services, ainsi qu’une aide spéciale pour le ramadan, car la situation économique empire d’année en année. Ils font les recherches de bourses, de formations, en journaliste, informatique, droits de l’homme.
L’intérêt de DARNA est son statut indépendant, suite à sa création commune par le Ministère des affaires étrangères et les associations palestiniennes.
On y développe aussi une gamme de commerce équitable. Du savon de Nablus, des broderies traditionnelles, des infusions, des livres. Les broderies sont réalisées par les femmes du camp d’Askar tout proche.

Les internationaux sont moins nombreux en hiver. « DARNA is searching for french tours ». Pour continuer à acheter des produits en condition équitable, il suffit d’envoyer un mail, et ils font un colis. A. insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de charité, que cela consiste en une transaction d’égal à égal, cela est important.
Il n’y a pas de label bio (la question a été posée) parce que les conditions de production ne sont pas du tout assez stables, mais en pratique, les savons s’apparentent à une fabrication bio.
Quand ce sont les associations qui distribuent, elles ont une petite marge leur permettant de développer leur propre projet ; mais le but est tout de même de monter des projets avec le moins d’intermédiaires possibles.
Dans ce havre de paix, de cultures, de langues, de livres et d’optimisme, plusieurs choses achèvent de permettre de reprendre quelques forces physiques et émotionnelles : le plat traditionnel palestinien, géant, consistant et divin, dont on nous régale, la présence d’un piano droit à l’accordage très libre, et, avant tout, les rencontres qui se tissent.



















