* Vitre de restaurant, Nablus *
« THEY SHOT THEM AND WATCH THEM DYING »
Hôpital de Nablus – et Médecins du Monde
Cela peut sembler étrange à écrire mais après Hébron, le passage à Nablus est une bouffée d’oxygène. Non pas que la ville, fort ancienne et historiquement très chargée, ne soit pas trouée de toutes parts par les impacts de balles et les tirs nocturnes. Mais parce qu’ici, s’il y a des tirs la nuit, ça vit le jour, alors qu’à Hébron cela semble ne jamais vivre. Et puis ici, l’impression de ghetto, de siège, est moins forte même si présente. Le centre ville antique, l’hôpital, les beaux quartiers, le camp de réfugiés… Rien ne se ressemble, et toute la ville porte en fait les stigmates de l’occupation.
(Et puis il faut avouer, dans les atmosphères variant d’une heure à l’autre, que la loufoquerie totale du pire guide du monde occasionnera un fou rire incongru, un peu dément mais libérateur… Sans compter le cours de morale tabagique doctement infligé à l’une d’entre nous – pendant que son copain kabyle se fend la poire – par une ressortissante française, assos’ look jusqu’au bout du treillis, qui lui assène des grandes phrases pour la Cause du style “ah mais c’est pas comme ça, ici, tu vois, les femmes elles fument pas comme ça dans la rue, tu vois, c’est vraiment n’importe quoi, tu vois, à un moment y a le respect, okay, moi je suis là depuis plus longtemps, j’essaie de comprendre un peuple” – tu vois. Ah, les retrouvailles avec les inimitables poses militantes à la française ^_^).
* la West Bank, son Mur et ses 600 checkpoints *
L’hôpital de Nablus, que nous allons voir un peu déboussolés dans ce mood tragicomique, compte 75 lits. Médecine, chirurgie, pédiatrie, tous types d’hospitalisation. Deux générateurs en cas de coupures électriques (dues au couvre-feu). Une seule ambulance. « Not allowed to circulate during carefew », pas de pemission de circuler durant le couvre-feu.
(Ceci me rappelle une autre vidéo où un médecin urgentiste se fait attaquer, et où l’ambulancier se fait tirer dessus, lors d’une opération militaire).
Pour les médicaments, ils reçoivent des donations via l’association américaine CARE. Parfois, les médicaments sont bloqués au checkpoint. Ils peuvent l’être jusqu’à dépasser la date de péremption. Le médecin nous explique qu’il est plus facile pour les patients d’aller à Jénin qu’ici. Une quinzaine de docteurs, pas de psychiatres. Il y aurait besoin pourtant. Il faut alors faire appel à une ONG extérieure pour donner des avis.
* Handalah et son épée-stylo, céramique *
Le PTSD (post-traumatic stress disorder, ou syndrome de stress post-traumatique) a touché beaucoup de monde pendant l’Iintifada, moins maintenant.
* Carte de la Palestine, passé, présent, futur ? *
Depuis deux ans (depuis 2006 donc) les suspects blessés n’ont plus le droit d’être soignés à l’hôpital. « They shot them and watch them dying » / Ils leur tirent dessus et les regardent mourir. Certains malades, en insuffisance rénale, doivent se rendre très régulièrement à l’hôpital pour leur dialyse ; et ils meurent parfois au checkpoint car on ne les laisse pas passer. Le Dr Gassan nous a ensuite rapporté des histoires similaires avec les patients diabétiques. J’ai également entendu le même problème avec les femmes en fin de grossesse ; le taux d’accouchements provoqués au huitième mois est très important chez les femmes palestiniennes car elles ont peur d’accoucher au checkpoint.
Nous, dans tout ça, on éprouve les plus grandes difficultés à rester et soudés et dignes. A cran, retournés, les uns et les autres se cherchent et s’engueulent à qui mieux mieux, en pleine rue, en pleine terrasse, en plein cagnard et sans retenue. Religions, communautés, origines, tout y passe, “et tu connais pas mon histoire“, “et toi non plus tu connais pas mon histoire alors ta gueule“, à commencer par les recherches d’identité, les recherches de soi et de ses luttes, recherches qui ici peuvent vite passer à la moulinette déflagrante de la réalité.
Pour nous éloigner un peu de ces éclats bien inutiles, nous passons à l’antenne de Médecins du Monde, et piochons ici et là quelques infos sanitaires sur les ONG locales et internationales – dont j’ai surtout retenu que les soins psychiatriques sont absolument à développer. Il n’y a qu’un seul hôpital psychiatrique, à Bethléem ; et quelques endroits, tout de même, offrant des consultations psychologiques.
Quelles sont les missions actuelles en pratique :
Du travail d’information et de déstigmatisation autour de la maladie mentale.. Du travail sur les syndromes de stress post-traumatique. L’édition de brochures de santé publique. Du réseau avec des ONG internationales comme Care for Children, Patients Friends Society. Il existe bien un projet de centre de consultation et de crise, qui devrait voir le jour dans les deux ans à Nablus et à Jénin.
Là, je me questionne, sur le plan psychiatrique, sur comment fait-on pour soigner des patients psychotiques dans une réalité qui est elle aussi psychotique…
En fait, ceci constitue peut-être la toute première question m’ayant orientée vers cette route qui m’a menée jusqu’ici en Palestine. Le premier écho, le premier témoignage qui m’avait fait tilt, datait de plusieurs années, il s’agissait de la conférence d’une psychomotricienne qui avait travaillé six mois sur l’état psychologique des enfants palestiniens du camp de Jénin, je crois me souvenir, si durement attaqué en 2000-2001. Des chiffres, déjà, des histoires de guerre, de destruction, d’insécurité psychologique majeure, et puis surtout, des dessins d’enfant, déployés par un grand rétro-projecteur dans ce vieux, honorable, familier amphi universitaire. Je me rappelle avoir pensé que c’était bien le seul cours de toute ma vie qui m’avait trouvée en larmes – déjà. Je n’ai jamais oublié le rouge, les esquisses de char, les hommes impermanents les corps noirs et fins comme des ficelles, les maisons sans toi, le dedans-dehors qui n’existe plus, le rouge des blessures, le rouge dessiné.
Je reprends le compte-rendu de mission :
” Même frustration que précédemment : un bon accueil et des angles de vue intéressants, mais de chiffres, point. Je me demande comment convaincre les gens, avec quelques chiffres glanés et quelques histoires recueillies, toutes plus effarantes les unes que les autres. Je me demande comment tout cela est possible. Je me demande.”
Prisoners Palestinian Society
Visite de la PPS. La « Palestinian prisoners society », l’association pour les prisonniers palestiniens, existe depuis 1993. Nous y buvons le café le plus délicieux possible, entassés dans un bureau clair mais minuscule. (De ce bureau vient le grand drapeau jaune « Liberty for prisoners » gracieusement offert par l’association, qui m’a été volé avant mon départ). Dans toute la Palestine, ils apportent leur aide aux familles des prisonniers. La délicatesse du café et la douceur des pâtisseries ne font que faire ressortir encore plus, par contraste, les chiffres qui tombent.
« THEY DO WHAT THEY WANT »
28 prisons en Israël, nous dit notre hôte. Et plus de mille awara, prisons « de proximité » des checkpoints, qui voient passer cinquante ou soixante prisonniers chaque jour.
Nombreuses tortures. Nombreuses heures sans nourriture ni sommeil, dans les prison centers. Prisonniers entassés, dizaines, centaines. « Small rooms », réduits de un mètre sur trois. Entassés comme des animaux. Plusieurs jours, plusieurs mois, voire plusieurs années au mitard. Un prisonnier a passé sept ans au trou, sans voir personne, ni famille, ni rien.
La PPS envoie des avocats et des médecins dans les prisons, ainsi que des agents du tribunal si possible.
Auparavant, l’Etat d’Israël payait les besoins des prisonniers. Désormais c’est l’Autorité palestinienne qui doit payer (il nous parle d’environ 100 $ par mois).
Les familles. Deux visites par mois maximum. A la fin du mois, dans cette situation économique fort pénible, les familles n’ont plus d’argent, alors elles ne peuvent plus aider leurs proches incarcérés.
Il existe des cas de très longues peines. 400 prisonniers ont pris 20 ans de peine. Certains, 30 ans.
Le record est détenu par le résistant Saïd Allatali, emprisonné depuis 32 ans. Plusieurs intervenants nous ont cité son exemple. Un prisonnier a été condamné à une peine de 1645 ans…
Certains prisonniers viennent du Liban, de Jordanie, d’Egypte.
Il est ardu d’obtenir des éléments sur les motfis d’inculpation. Visiblement la grande majorité des incarcérations de Palestiniens vise les militants politiques, activistes, mais aussi journalistes, artistes et intellectuels universitaires, dans une perspective systématique.
Dans un premier temps, nous saisissons mal cette façon d’éluder la question des motifs d’inculpation ; puis il devient clair que c’est parce qu’il n’y en a pas toujours. Notre hôte nous le confirme : « Israël n’a pas besoin d’une raison pour arrêter les Palestiniens, ils entrent dans une maison et prennent un jeune, et voilà. » « They do what they want. ». Il nous narre l’histoire d’un adolescent qui a été récemment tué à un checkpoint simplement parce qu’il avait un baladeur et un pansement dans le dos, et que cette description correspondait disaient-ils à quelqu’un d’autre qu’ils recherchaient.
Parmi les 10 000 prisonniers environ, 105 femmes. 400 enfants et adolescents. « Most of them are in one jail » / La plupart d’entre eux sont dans la même prison. De 14 à 18 ans, parfois plus jeunes. (Note de 2010 : dans une interview de cette année, Salah Hamouri parle d’un enfant de neuf ans incarcéré dans la même prison que lui, et traité comme un adulte).
De nombreuses femmes ont accouché en prison. On laisse les nourrissons avec leur mère jusqu’à l ‘âge de deux ans, ensuite, que les mères aient accouché en prison ou avant, ils sont séparés.
« BELIEVE ME. OUR WORK IS VERY DIFFICULT »
Depuis la Nakba en 1948, au moins 700 000 Palestiniens sont allés en prison.
20 000 depuis la seconde Intifafa en 2000.
Chaque famille palestinienne a ou a eu un ou plusieurs membres incarcérés.
La PPS a des avocats dans les tribunaux de chaque ville.
Il y a des arrestations toutes les nuits.
Israël doit normalement informer chaque semaine des nouvelles arrestations.
Pour les enterrements de leurs proches, les prisonniers palestiniens ne sont pas autorisés à sortir.
50% de la population carcérale est Arabe.
Les cautions sont énormes. 1000 $, 10 000 shekels sont les chiffres les plus souvent avancés. La PPS aide à payer les cautions.
Les aides financières peuvent venir de l’intérieur de la Palestine mais aussi d’Europe.
« Believe me. Our work is very difficult ». Oui, je le crois.
Le jour des prisonniers, le palestinian Prisoners Day, est le 17 avril.
L’on peut visiter le site de la PPS : www.freedom.ps
* grossiste d’épices – ce que l’on montre aux touristes *
(Mes paragraphes, comme mes photos, comme mes pensées, sont tout mélangés. Ci-dessous, un ou des soirs suivant les visites et les récits du camp de réfugiés, que j’évoque dans le billet suivant).
* Enfants, affiches, vieille ville, Nablus *
Parfois on se pose, on retrouve une convivialité. L’un peste parce qu’il s’est taché en mangeant une glace israélienne. Celle-ci s’isole un peu plus, celle-là un peu moins. Je sais maintenant qu’on ne pourra jamais recouvrir complètement nos expériences, ni se comprendre vraiment complètement, mais pour l’heure, on est là, ensemble dans les faits sinon sur les longueurs d’onde, on brinquebale. On a acheté des verres à thé pour la très jolie voisine, en remerciement des gâteaux. Le cou dévissé entre deux balcons, les garçons s’entraînent à draguer aussi franchement que de vrais Palestiniens.
* bougainvillier des beaux quartiers *
La jolie cousine. Dans sa maison adjacente aussi il y a une histoire, il y a partout une histoire. Chez elle, c’est la mère de sa cousine. Un jour, un soldat israélien est rentré chez elle, il a braqué son fusil sur elle (ou son pistolet, mais enfin bon), sur la mère, il l’a obligée à cuisiner pour lui, elle a fait la cuisine avec le fusil braqué sur elle. Il y a toujours une histoire.
Les nuits à Nablus… j’ai du mal à les décrire. Il faudrait les peindre. En teintes, en sons, en odeurs. La musique d’une fête de mariage, en haut d’un bâtiment proche, se mêle au chant du muezzin, qui coule sur la ville et pour une raison inexplicable me touche en plein coeur. Aux aboiements des chiens. Aux véhicules militaires qui rôdent. Aux murs éraflés, percés. Aux tirs nocturnes, dont on se dit à chaque fois que non, c’est un feu d’artifice ou un pétard, parce que l’esprit n’accepte pas ce son, parce que ce n’est pas possible, et ainsi nous refusons l’évidence en buvant du thé à la menthe, à minuit, en petit comité. Nous manquons de place, et nous avons besoin de ciel, sans doute ; on nous dit de ne pas dormir sur les toits, à cause des snipers. Moi je ne dors pas, je repense aux jeunes qui se font arrêter chez eux en pleine nuit, je ne peux pas faire autrement que d’écouter les tirs, je ne dors pas quand quelques uns se lèvent pour prier en silence à quatre heures, je n’arrive pas à mettre des idées carrées sur tout ça, tout est circulaire, tourbillonnant, je ne dors pas, c’est un espèce de sentiment de déréalisation, réconfortant et perturbant à la fois, en fait incompréhensible, un étrange rêve éveillé, il n’y a rien à comprendre, je ne dors pas.




















