* Colombe de la paix sur une bombe *
« ALMOST ALL THE TEETH »
Visite d’une famille palestinienne d’Hébron : ambiance désespérée. Cet extrait de concentré de malheur nous étouffe. L’on est au-delà des sourires de courtoisie et des rafraîchissements, ici la souffrance et la fatigue sont palpables, dans les yeux, dans la voix monocorde égrenant combien d’horreurs, dans les fissures du salon et les canapés usés jusqu’à la corde. Le père de famille est malade. Usés jusqu’à la corde, oui, le divan et lui. Il déroule histoire traumatisante sur histoire traumatisante. Il nous fait asseoir et enchaîne directement sur la situation de son quartier et de sa famille, calmement assis dans son salon si propre et si pauvre.
L’oppression n’est pas un vain mot, ici encore moins qu’ailleurs. Le cerclage et l’enclavement sont des réalités dans la géographie du quartier. Sur le toit, ici comme chez les voisins (enfin, ceux qui ne font pas partie de la majorité des Palestiniens qui ont fini par fuir le quartier), un soldat arnaché, nonchalamment accoudé au rebord, son arme noire en travers, sa guérite en fond. Donnant directement sur la terrasse et sur l’entrée de la maison…
Nous n’avions pas encore entendu de témoignage direct aussi dur – et pourtant. Les années du couvre-feu ont été vraiment terribles, pendant ces années ils étaient cloîtrés à domicile et ne pouvaient rien faire.
Le couvre-feu a ainsi constitué trois années particulièrement terribles pour eux, ici. De 2000 à 2003, à partir de la seconde intifada. Les contrôles se sont renforcés, tout s’est durci, les gens ont été séquestrés à domicile tous les soirs pendant trois ans. Une fois, le père explique qu’ils n’ont pas pu sortir pendant un mois. Qui ira demander des comptes pour cela ? Et à quelle instance ?
Les caméras de surveillance sont vissées au coin des maisons, en toute illégalité. Leurs images sont prétexte à de nouvelles descentes dans les logements, à de nouvelles pressions sur leurs habitants. Un cordonnier voisin, réparait une chaussure dans sa cour, des soldats sont venus lui demander ce qu’il faisait, lui prendre son ouvrage.
Les colons, plus libres que les militaires qui doivent tout de même s’en tenir aux ordres, font des descentes et des provocations régulières, sans être inquiétés. En fait les militaires les laissent faire, et les protègent, eux. Qu’est-ce qu’une loi que personne n’applique…
Il nous montre un vieux téléphone. Coupé en 2002, sans motif, et n’a pas été remis depuis. Toujours dans cette famille, il dit que des internationaux ont déjà été reçus. Il dit qu’un jour semblable à celui-ci, une femme colon a passé la tête par la fenêtre et a insulté, menacé le père : “ah oui tu prends du bon temps, tu reçois des étrangers, profite, on va te faire payer tu vas voir“. Peu de temps après, les colons sont venus faire une descente, détruire ce qu’ils pouvaient dans le domicile. Une femme a pris un des garçons, âgé de 9 ans, et lui a frotté les dents avec des pierres. “Almost all the teeth” nous lâche-t-il de sa voix sans timbre. Il dit qu’elle lui a cassé presque toutes les dents. Et il fait le geste avec sa main, simplement, comme ça. Sa voix ne monte pas.
Il dit que sa fille aussi, quand elle avait sept ans, a eu le bras cassé par des colons énervés sur le trajet de l’école. Il dit qu’ils ont cassé le bras de sa fille.
Le trajet de l’école est un péril à lui tout seul. Les humiliations, les jets de pierre, les bourrades sont réguliers. Il est devenu nécessaire que des internationaux accompagnent les petits sur ce trajet exposé, que nous parcourons à pied, mortifiés.
Une petite tentative de soutien consiste à fournir à ces familles des moyens de transmettre leur vécu quotidien, leur réalité. Ce n’est pas facile mais certains arrivent à tourner des vidéos et à les faire passer.
Dans une de ces vidéos, nous voyons la façon catastrophique dont se déroule la récolte des olives (interdite aux Palestiniens, jusqu’à l’année précédente, alors qu’il s’agit de leurs oliviers), où les colons ne lâchent pas le morceau, et viennent, éructants, proférer des insultes et renverser les paniers.
Dans une autre, une vieille femme palestinienne se fait bousculer et jeter à terre. Encore une autre, très dure, ou une foule de colons, plus d’une centaine, peut-être plus je ne sais pas, arrivent très excités à un seuil de porte, et défoncent la porte. Le premier et le plus furieux d’entre eux est un garçon rondouillard d’environ 12 ans. Cette scène est réellement flippante. On dirait une meute, on dirait qu’ils sont prêts à tout pour détruire, envahir, saccager, décourager.
Il dit… Ah. Son épouse est là avec son bébé, son bébé n’est pas en bonne santé. Eczéma, pâleur importante, pas bien gros. Parfois sa respiration est sifflante. Les soins sont difficiles à obtenir, et si le père est de toute évidence suivi, le bébé n’est pas en forme, non.
Sur d’autres vidéos (qui cette fois ne sont pas issues des caméras de vidéosurveillance vissées sur les façades), des scènes de colère, de dévastation, d’intolérance pure.
Sur l’une, nous voyons une femme teinte en blond, un peu forte, la quarantaine, qui se poste devant la fenêtre à barreaux où se tient une autre femme, voilée. Elle l’insulte, ricane, s’échauffe, lui parle de la Shoah « c’est de ta faute », « tu vas voir pour la Shoah ». Sketch absurde et pas drôle de racisme ordinaire, sauf qu’ici cela prend des proportions inimaginables. Sur une autre, une femme âgée palestinienne, poussée au sol, molestée en pleine rue, par de jeunes et moins jeunes colons en habit, haine au vent. C’est hallucinant. Outre le fait que je dois me retenir de pleurer comme une madeleine en présence de cette famille qui ne pleure pas – mais qui donne en toute honnêteté, plutôt l’impression d’avoir complètement abdiqué que de résister dignement -, nous cherchons un moyen de transmettre ces vidéos. D’autres personnes y sont mieux arrivées que nous, ni bien équipés ni organisés, et pour tout dire ne nous attendant pas à de telles images.
(Note de 2010 : j’ai pu voir, depuis, des scènes similaires, et même des scènes de bastonnade et d’humiliations dans la rue, toujours à Hébron, sur Youtube. Je n’ai ni le coeur ni l’envie de les mettre en lien ici, l’on pourra trouver facilement si l’on cherche).
On voit mal ici comment aborder des thèmes de dialogue, paix, entente. Tout depuis le matin, depuis l’arrivée à Hébron et sa collection de checkpoints, me fait penser au ghetto de Varsovie, à ce que l’on a pu en entendre ou en voir, au souvenir construit que j’ai, en tout cas, de ce ghetto que je ne connais pas.
C’est Varsovie ici, il n’y a pas d’autre mot. Il n’y a que de la pression, de la violence, de la haine, du mépris. Et des Palestiniens, ceux qui ne sont pas partis, qui font tout, tant bien que mal, pour continuer à vivre ici, chez eux.
Après cette visite, il n’y aura plus de blagues de checkpoint, de petites provocs d’occidentaux qui ne risquent rien. Il faut du temps pour comprendre, pour ressentir vraiment ce qu’il se passe ici, pour visualiser l’immensité du gouffre entre nos représentations médiatiques (même venant de médias favorables au peuple palestinien) et la réalité.
J’ai parlé de sentiment d’abdication, cependant les dessins disent l’inverse. Ils disent qu’aucune situation, si désespérée soit-elle, ne mérite pas de témoignage. Qu’aucun matériel de pointe n’est nécessaire pour ce faire. Qu’il n’est pas de position, femme, malade, réfugiée, occupée, où la création meure. Qu’il est possible de ne pas se taire, de ne pas garder cela en soi (et il est probable que la belle Nisreen trouve aussi une forme de catharsis à peindre et tracer le réel sur papier, une forme d’exorcisme en couleurs, et un témoignage irremplaçable). Je sais que les conditions de prise des photos, mon inexpérience et peut-être mon appareil ne rendent pas justice à ces dessins, mais les voici tout de même.
« I WAS SO TIRED »
Nous rentrons complètement déprimés, et abasourdis que cela existe. Un de nos amis, B., nous relate enfin son séjour dans les geôles, qui n’a rien à envier aux témoignages précédents. ( J’ai pensé tout le jour à Varsovie, ce soir je pense à Guantanamo, tant d’exemples et de récits y sont ressemblants.)
Son récit est long et fourni, haché, net.
Il y a tellement d’informations que je suis sûre d’en oublier, à ma grande honte. (Une fois de plus, je me demande dans quels recoins secrets l’humain va chercher de quoi survivre, physiquement et psychiquement, dans des conditions pareilles. Et pourquoi mon esprit, tout de confort et d’humanisme, mon esprit d’occidentale tiède, –et plutôt connue, en outre, parmi les miens, pour avoir une mémoire vraiment bonne–, se refuse à mémoriser tout ce qui nous a été raconté)
* Le garçon au keffieh rougi *
Il y a les jours et les semaines enfermé dans une pièce-placard, sans fenêtre, sans sanitaire, sans air sinon vicié. Il y a le crochet auquel on est attaché, accroupi, ce qui oblige à garder la position pendant des heures voire des journées. Il y a la privation de sommeil, de deux ou trois jours, juste avant l’interrogatoire. Il y a la musique à fond et la lumière pendant toute la nuit, toutes les nuits, pour là aussi empêcher le repos. Il y a les coups, les tabassages, les menaces à la famille. Il y a l’isolement total. Il y a les mois passés sans se laver, une fois. Il y a les crochets au plafond, les autres, où on est attaché les bras en l’air, frappé, où l’on défèque sur soi dans son pantalon. Il y a l’alternance interrogatoire / coups silencieux, ou attente interminable, qui fait monter la pression au son des cris des autres. Il y a le médecin de la prison, qui ne délivre qu’une seule et unique prescription (de l’aspirine) pour toutes douleurs et toutes pathologies, au point que ce médicament prend parmi les prisonniers le sobriquet de Magic Medicine, ou quelque chose comme ça. Il y a que lorsqu’on est bouclé dans une cellule de la taille d’un tombeau vertical, il faut se tortiller pour dormir la tête en bas et les jambes en l’air. “I was so tired“… autre euphémisme. Il y a, par dessus tout, l’absence de motif, l’absence de procès.
Cela lui a été le plus intolérable, entre toutes les tortures. L’arbitraire, et le renversement des valeurs. Se faire traiter de terroriste, quand on est, soi et son peuple, à ce point terrorisé et torturé par l’occupant, est vraiment impossible à digérer.
Et cet homme-là n’est pas devenu fou. N’a pas laissé sa raison flancher, et continue de militer et de résister. Nous a fait l’honneur de partager notre repas, et a ri avec nous. Et, je le précise, c’est lui qui nous a remerciés de l’avoir écouté. Il avait besoin de dire, il y aura toujours, toujours besoin de dire…









