11 – Hébron, les quartiers

* Checkpoint de rue, graffiti, Hébron *

« IT’S YOUR RESPONSABILITY »

La suite de la descente en quartier arabe n’est pas meilleure. Les colons, visuellement reconnaissables au premier coup d’œil, font montre d’une arrogance réelle, insistante. Certains se promènent avec, par-dessus leur habit religieux (ou traditionnel, je ne sais quel est le terme approprié), de lourdes armes à feu en bandoulière, comme si c’étaient des sacs à dos. (Je ne sais pas le nom, on me dit des UZI, des Kalachnikov, je ne sais pas les reconnaître. Nous n’osons pas les prendre en photo, malgré l’intérêt évident que serait de pouvoir rapporter ces silhouettes aberrantes en images, de peur de nous faire confisquer nos appareils avec tout leur contenu). Cette violence visuelle est terrible, terrible, je ne trouve plus d’autre adjectif pour qualifier, ou disqualifier, justement, tout ce que je vois.

* Champ d’oliviers, hauteurs de Hébron *

Les soldats goguenards s’accoudent à leurs cabines dignes du Vietnam, ou de je ne sais où, plaisantent avec les colons, jouent avec leurs enfants qui s’amusent à mettre les casques des soldats. Cela met le cœur sur l’estomac… Nous sommes tous choqués, sidérés, dans cette ambiance détestable et ces petites humiliations constantes faites aux Palestiniens.

Notre guide refuse d’avancer une rue plus loin dans le quartier. « It’s your responsability ».

* Olivier, soleil oblique *

Sans guide donc, nous pénétrons quelques pas plus avant (je dirais peut-être quelques mètres dans la rue, face au soldat qui surveille le téléphone posé devant lui sur une tablette), et somme stoppés illico par deux colons adolescents habillés de manière traditionnelle. Il faut que ce soit clair, la rue est à eux, on n’a rien à faire ici. Ils engueulent même le soldat en faction à ce coin de rue, qui se met à téléphoner, on ne sait pas à qui. Deux rues à côté, toujours dans le quartier arabe, la ville est vraiment morte.
Un truc de western version horrible.

* zone découverte, à parcourir à pied *

Voyant quelques keffiehs autour des cous, de jeunes Palestiniens (nous disant qu’ils vivent là), plus jeunes que les deux colons de l’instant précédent, nous accostent pour nous conseiller de partir rapidement, de ne pas rester là, que nous sommes en danger. « Ils vont vous tuer, vous vous ferez lyncher ! » etc. Miroir complet, ce sont eux qui craignent qu’il nous arrive quelque chose à nous, occidentaux ; si même les Palestiniens ont peur pour nous, alors c’est que la situation ne peut pas être plus grave car cela signifie que l’impunité est totale.

Et s’il nous arrive quoi que ce soit, me disrai-je après coup, on pourra toujours rétorquer qu’on faisait de la provocation, qu’on n’avait pas à marcher dans ces rues, par exemple, ou à discuter avec de jeunes Arabes. Tellement simple. L’impunité, quoi.


* Un olivier très ancien *

Varsovie, Varsovie. Ce nom tourne et retourne. Comment ne pas penser au ghetto, face aux cent détails de ce triste spectacle.

* Oliviers, colline d’Hébron *

Et comment ne pas craindre une nouvelle Intifada, franchement. Mon regard, perdu, change d’heure en heure sur cela, je ne sais plus du tout quoi penser à cet instant de la violence, tant elle est partout. Ce système paranoïaque parviendrait-il à tous nous couper en deux ?

* Déchets dans un trou d’arbre arraché *

Pour sortir un peu du côté obscur, de ces sombres pensées, j’achète quelques keffiehs et chapelets musulmans, dans une boutique arabe (incroyablement) ouverte, où on nous offre toujours le café, le sourire, le welcome. C’est, je le vois bien, tout à fait caricatural, mais en même temps c’est notre réalité quotidienne. Ce que je vis également dans ma chair ces jours-ci, c’est l’angoisse et l’aspect dégradant des contrôles police (enfin, de soldats) pluriquotidiens.

* chemin, champ d’oliviers *

En France, mes amis trop mats pour échapper au délit de faciès sont plus habitués à cela, hélas. Nous avons bien été contrôlés quinze fois en 24 heures, et plusieurs fois par les mêmes soldats qui nous reconnaissent (à trente minutes d’intervalle entre deux passages, c’est sûr) et qui se fouent sciemment de notre gueule, ce que nous leur rendons bien.
Il y en a un qui laisse tomber lentement mon passeport à ses pieds dans la poussière.
Je ne dis rien, lui non plus.
Nous attendons.
Puis il se baisse pour le ramasser.
Pendant ce temps, une jeune femme voilée se présente au soldat voisin, sans un mot, avec un document.
Il ne regarde pas le document.
Elle se fait refouler d’un signe négatif de la tête, et repart d’où elle venait, du même pas, toujours sans un mot.

* vidéosurveillance *

Il y a aussi les plaisirs mesquins, si faibles, si rien. Comme celui de notre amie H. qui porte ses voiles colorés comme un étendard, et qui à la question de la religion, avec un grand sourire : « christian ». Ou notre impayable E. qui ne peut livrer son passeport parce qu’il est « too busy » à se tartiner d’écran total. « Busy guy, hmm ? » commente le soldat qui en voit d’autres. Le même d’ailleurs, lors de ce contrôle qui n’en finissait pas, qui ne donnait guère de crédit à notre argument touristique (tu m’étonnes), et qui nous disait tout bas, ou se marmonnait à lui-même « why you come here, don’t come here. Dangerous. Don’t come here ». La réponse à cela… Pourquoi ne voulait-il pas qu’on vienne, justement ? Pour notre protection ? Ou pour rester ignorants de ce qui se passe ici ? Pour que lui ne se sente pas observé, lui qui observe continuellement ?

…Maintenant je sais ce que cela fait, dix fois dans la journée. Le soir venu on veut forcément s’en prendre à un soldat, forcément. Ça rend fou.

* caméra sur le toit *

Comme d’autres, j’ai un peu honte d’oublier tant de détails, d’anecdotes, de choses vues, que je voudrais rapporter ici, par désir d’exhaustivité, et qui se sont déjà perdus dans les limbes amnésiques de l’injustice.

* Une autre visite, colons *

« ONLY BY WALKING »

L’après-midi, B. nous mène vers une balade (encore) sinistre, dans un des quartiers les plus touchés de cette ville de malheur. Nous commençons par traverser un verger d’oliviers extrêmement anciens. Epais, infiniment épais quand on sait la lenteur de croissance des oliviers, certains arbres ont 1300 ans, leurs larges troncs noueux émettent une vibration très grave. Les Palestiniens n’ont le droit de traverser ce champ qu’à pied. « Only by walking ». De larges trous pratiqués au bulldozer éventrent le sol, tout récents et déjà remplis d’ordures. La présence des déchets a pour but d’empêcher la repousse des arbres ainsi arrachés ; de marquer, saigner, le territoire ; et, cerise –acide- sur le gâteau, de récupérer au passage les nombreux vestiges archéologiques mis à jour par les machines sur ces terrains historiques.

* La porte juste refaite *

Nous atteignons une maison abandonnée, éclatée à plusieurs reprises, couverte de graffitis, « Free Falestine », un homme et un jeune garçon travaillent à la retaper. Ils parlent. Il y a encore huit jours, des colons sont venus pour gratter les peintures refaites à neuf. Derrière nous, un groupde de « visiteurs extrémistes » selon le guide. Nous nous regardons en chiens de faïence. Ambiance… Sur les maisons palestiniennes, ont été vissées en toute illégalité des caméras de surveillance. Sur le pas de la porte d’une de ces maisons, les cordonniers vivant là n’ont pas de liberté de mouvement, leurs allées et venues sont contrôlées. Au point qu’un jour un soldat est venu voir le cordonnier en question, qui réparait une chaussure devant chez lui, pour le questionner sur son activité.

* Free Falestine, les graffiti *

Les vignes sont coupées au pied.

* Grillage, oliviers *

Les terrasses sur les toits offrent un spectacle qui nous abasourdit. Des soldats y sont postés à demeure, « à demeures » oui, avec guérites, treillis de camouflage, moniteurs vidéo et attirail militaire, armés bien entendu, directement sur le propre toit des gens, comment dire cela. S’offrant ainsi une vue imparable sur les autres toits mais surtout sur l’avant des maisons, les escaliers du quartier (sur une colline), les potagers, tout. Chacun nous vise, soit du regard, soit du fusil, accueil glacial.

* treillis sur la terrasse *

La vie quotidienne ici est simplement infernale. Les habitants ou leurs amis peuvent se faire virer de leur propre terrasse sans raison, comme ça, juste pour dégager la vue. On compte environ un soldat tous les cinq à dix mètres, sans compter les enfants de colons, ingérables, élevés dès le plus jeune âge dans la haine/peur de l’autre en général et de l’arabe palestinien en particulier. Pulsions agressives, présentes chez tout enfant, stimulées et ravivées chez ceux-là pour des motifs qui dépassent tout le monde, à commencer par eux-mêmes, s’ils savaient. Dans les rues, les colons sont au mieux indifférents, au pire franchement agressifs. Ils nous toisent, nous les femmes occidentales portant lunettes noires et parfois rien sur la tête, comme des bêtes curieuses et déplacées : qu’est-ce que cela doit être d’être une femme ici…

* entrée d’un logement déserté *

Deux jeunes frères palestiniens, 13 et 14 ans respectivement, nous racontent.

Quelques mois auparavant, ils faisaient du bois, entre les arbres proches de chez eux. Deux filles israéliennes de 16 ans peut-être jouaient pas loin, et sont venues les emmerder (c’est le terme). Puis elles sont allées voir le soldat posté le plus proche, en disant qu’eux, les garçons, les embêtaient à elles. Les deux garçons ont été placés en garde à vue, puis transférés à la prison de Ramallah où ils ont passé la nuit. Pour les libérer, leur père a dû lâcher une caution de 12000 NIS (shekels israéliens), ce qui est réellement une somme énorme quand on constate l’état de délabrement complet de leur logis (surplombé par, devinez, un soldat de plus).


* Pied de vigne récemment scié *

Les ceps de vigne, donc, ont été sciés à la base du tronc, quelques jours avant notre passage. N., la dessinatrice, a d’ailleurs peint ce désolant tableau. Elle nous montre ses peintures et dessins, qui offrent un contraste désabusé entre le trait naïf du dessin et des couleurs, et les horreurs reproduites. Par exemple, ici une famille entière massacrée sur une plage de Gaza, tandis que la mère en pleurs voit arriver, trop tard, le bateau de la délivrance. Ou bien là, une colombe de la paix posée un instant sur une bombe allumée. (Voir dans le billet suivant, les dessins de Nisreen).

Ici les gens sont au-delà. Au-delà de la colère (et de la vie peut-être, au-delà tout court), une sensation de statue, d’immobilité, de calme après la tempête, ou plutôt pendant l’oppression, dessous l’oppression sans répit et sans fin.

* Hébron, nuit jaune et un peu verte *

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.