* Ciel d’ordures, vieille ville d’Hébron *
« VERY SPECIAL KIND OF RESISTANCE »
Les nuits sont courtes, tendues. Mais c’est un moment adéquat, pour certains d’entre nous, dans le flot des questions et de la confrontation à cette réalité, pour verser des larmes discrètes, quand il nous semble parfois indécent de pleurer face à des personnes qui souffrent, réellement, et nous non. La nuit, c’est plus pratique. Il y a moins besoin de devoir répondre à ce paradoxe structurel que constitue ce voyage : partager, compatir, témoigner, et les limites de tout cela.
Passer checkpoint après checkpoint, multiplier les situations de contrôle, et donc un peu les vivre, en choisissant sciemment la file palestinienne et non l’israélienne (une ou deux heures d’attente, au lieu de cinq minutes, parfois), tout en sachant bien que c’est grâce à nos passeports français que nous passons si aisément. Que nous pouvons traverser le pays en un jour.
Passer d’une ville à l’autre, d’une absurdité à l’autre, du simple fait de ce papier-là.
* Magasins fermés, vieille ville, Hébron *
A ce propos… en attendant justement dans une de ces files, notre compatriote E., officiellement élu ‘provocateur de checkpoint’ tant il y mettait du jeu mais aussi –disons- l’énergie de la jeunesse, installe son passeport français dans un étui en plastique palestinien. Voulant faire une petite blague aux soldats qui nous contrôlent en bout de file, et nous, attendant de voir leurs têtes (que l’on espère) déconfites en ouvrant l’étui. Bon, on trompe l’ennui comme on peut. Nous voyant fomenter ce haut fait de guerre, un homme palestinien, poireautant derrière nous, sourit calmement à l’explication donnée, puis nous répond, en anglais et toujours aussi calmement, que si lui fait ce genre de blague ici au checkpoint, il peut se faire tuer.
* Grillages et barreaux, Hébron *
Fin de l’anecdote et retour au contrôle du matin, vers Hébron, effectué pour une fois par un policier palestinien. Le chauffeur va prendre une amende car –comme c’est le cas un peu systématiquement ici- il y a trop de passagers, le taxi est en surcharge.
IPYL – International Palestinian Youth League
Nous rencontrons des membres de l’association IPYL (International Palestinian Youth League), créée en 1997 pour s’occuper des problèmes socio-économiques de la jeunesse palestinienne, et des jeunes internationaux en Palestine. Fait le lien notamment avec l’EVS, European Voluntary Service, qui correspond à la coopération internationale. Ici il s’agit d’un mode de résistance particulier, « a very special kind of resistance ».
* Des grillages, encore, et des déchets, encore *
La jeune femme qui nous déploie la situation inimaginable d’Hébron est aussi sèche et tendue que nos hôtes de la veille étaient chaleureux et tranquilles, ‘tristes et joyeux’ comme ils disaient. Ici rien de tel. On dirait, je ne sais pas, qu’elle a un feu froid dans les yeux, implacable, qui ne pardonne pas ; on pourrait se dire qu’elle n’y croit plus, et pourtant, bien sûr la réalité est inverse, elle est présente, prend du temps pour nous décrire la situation puis pour nous montrer la ville. Mais il n’y a ni la force ni l’intérêt de sourire ici. Du moins, c’est l’impression que j’en conserve. Voici ce qu’elle dit.
* Arcades de pierre, vieille ville, Hébron *
Elle insiste d’ailleurs sur l’excellent impact de la presence des volontaires de l’EVS, qui viennent encore et encore, passent les checkpoints, apportent leur aide. Ils créent des « work camps », des chantiers bénévoles, à Jérusalem, en Cisjordanie, en Egypte, etc, où les internationaux peuvent voir dans quelles conditions les Palestiniens vivent. Certains volontaires viennent donner des cours d’anglais aux enfants.
En 2001 s’est monté avec plusieurs associations le projet ‘media center’ de Hébron. Ce projet consistait en un travail, photographique entre autres, sur le lien entre médias et démocratie, avec invitation de professionnels.
* Puits de jour, vieille ville *
Il faut également apporter de l’aide pour passer les examens scolaires et universitaires, la jeunesse de Hébron étant parmi les plus pauvres de Palestine. Elle nous renvoie aux rapports d’activité de l’IPYL.
* Terrasse, guérite militaire *
« DAILY CHALLENGE TU SURVIVE HERE »
Survivre ici est un défi quotidien. (Cette formule est à double sens, elle concerne bien sûr la population d’Hébron mais aussi le statut de l’association qui est à la fois ‘laïque’ en quelque sorte, et palestinienne. Double gageure ici)
La ville d’Hébron comporte de nombreuses lois, très difficiles à supporter. C’est une des zones les plus conservatrices d’Israël. Très peu de chrétiens. Aucun juif palestinien. Beaucoup de musulmans, pas religieux mais traditionnels. La jeune femme de l’IPYL explique que les gens sont très fermés, qu’il y a une grosse pression de la population pour les traditions.
* Dôme de mosquée sous terrasse déformée *
Géographiquement, Hébron est un cas exceptionnel. Ici les colons sont au cœur de la ville, au milieu des Palestiniens – et non installés dans des colonies périphériques néo-construites, par exemple. Dans la vieille ville donc, ‘old city’ ce sont les colons qui contrôlent complètement la vie des Palestiniens. Il y a 600 000 habitants à Hébron ; ce doit être peu ou prou la taille de Toulouse. C’est la plus grande ville de Cisjordanie. Parmi les Palestiniens, 20 000 vivent dans la vieille ville. Un nombre variable, entre 400 et 700 colons, contrôlent la ville. Protégés par 2000 soldats israéliens, qui ne sont clairement pas là pour la ‘paix des ménages’ mais bien pour protéger les colons israéliens. Quatre soldats pour un colon en moyenne, cela fait davantage penser à une milice.
C’est le ‘special Hebron agreement’.
* Hébron, terrasses et bidons *
“SPECIAL HEBRON AGREEMENT”
Les colons sont armés. Ainsi que leurs enfants. Ceci est illégal, mais dans Hébron cela devient légal.
En 1994, un vendredi durant le ramadan, un colon médecin a fait un massacre. Il était très facile pour les colons d’entrer dans la mosquée. Il y a eu 30 morts palestiniens et des centaines de blessés. La thèse officielle a été que le Dr Goldstein était fou, “ce qui est d’évidence faux, puisque personne ne l’a empêché d’entrer”. Le système mis en place dans cette ville est ainsi : les soldats, soumis à l’autorité et aux ordres de l’armée, ne peuvent pas faire n’importe quoi, pas sans ordre en tout cas. Mais les colons, eux, font ce qu’ils veulent, les soldats ferment les yeux. Elle nous dit encore qu’ils sont là pour couvrir les actes perpétrés par les colons.
* terrasse, bidons siglés israéliens *
(Retranscrire ceci me rappelle un extrait du film The Iron Wall, de 2005, qui revient sur la construction du Mur de séparation : il y est expliqué la différence entre ce qui peut s’appeler les « colons économiques », qui viennent s’installer dans les colonies pour des raisons financières, facilité d’installation, logement accessible, etc, et les « colons idéologiques » qui eux sont clairement, frontalement en tout cas, extrémistes, et dont le but est de « casser de l’Arabe » comme diraient les extrémistes français. La conclusion est qu’à Hébron il s’agit vraiment des « colons idéologiques ».)
Le ‘special Hebron agreement’, donc, établit deux parties distinctes dans la ville : une partie sous autorité palestinienne – autorité fantoche, puisque l’armée israélienne y entre quand elle veut – et une partie contrôlée par les « terroristes colons » (sic). Cette partie est sous occupation militaire. L’autorité nationale palestinienne, dans cette grande ville cisjordanienne, n’a pas de pouvoir sur la justice, ni les crimes, les vols, etc. La population palestinienne est, à la lettre, à la merci des colons.
« ATTACK WHEN THEY WANT, PROTECTED BY ARMY »
En théorie, la vieille ville, Old City, est comme le reste d’Hébron divisée en deux parties. En pratique, les colons ont tout pris.
Pour accéder à la mosquée, il y a trois checkpoints complets à quelques mètres d’intervalle. Les colons occupent, je dois souligner si besoin était que ceci est véridique, 70% de la mosquée et l’utilisent comme synagogue. Il y a même un checkpoint à l’intérieur de la mosquée. Il est difficile d’imaginer le nombre de contrôles en ville – pour mémoire, nous ne serons restés pas plus de 24h dans cette ville de malheur, et aurons subi plus de 25 contrôles au total, d’ailleurs parfois au même endroit, par la même équipe de soldats qui nous demande le même passeport à une heure d’intervalle.
* chambre palestinienne, Hébron *
Les vieilles maisons, habitées ou non, sont contrôlées par les colons. En fait, les 300 (ou plus, c’est selon) ne vivent pas ici en permanence, leurs universités, leurs écoles, leurs boutiques sont ailleurs. Ils font un roulement. Elle nous dit encore : « ce sont des Juifs américains qui veulent clairement tuer les Arabes ».
La vie quotidienne est encore plus difficile le samedi. Toutes les boutiques doivent être fermées, il y a des passages à tabac.
Il y a une autre mosquée, nommée Atman, où les colons se sont carrément installés à l’intérieur.
* Logement palestinien, Hébron *
« THEY EVEN CONTROL THE PALESTINIAN CEMETARY »
Ils contrôlent même le cimetière palestinien. Les visites ne sont pas autorisées, il faut une permission spéciale, attendre trois ou quatre jours. Pour le cimetière.
« They closed even shops, mosks » / Ils font fermer même les boutiques, les mosquées. « Life crazy, extremist, agressive people. For any case, they attack a shop and destroy everything inside”. / Une vie de folie, des gens extremists, agressifs. Pour n’importe quelle raison, ils attaquent une boutique et démolissent tout à l’intérieur.
Les colons aiment bien rencontrer les Palestiniens. Pour les provoquer, les humilier. Même les enfants des colons s’en donnent à cœur joie, en toute impunité car ils savent qu’ils sont protégés par l’armée. Ils font des expulsions sauvages dans les maisons palestiniennes.
* Une cassette audio en suspens *
(Là, me reviennent en tête, c’est peut-être à ne pas comparer mais c’est cela qui m’est revenu, des scènes de cinéma représentant le ghetto de Varsovie. Avec des mecs qui se font emmerder dans la rue, insulter, frapper, ne pouvant répondre. Je ne sais plus quel film, le Pianiste certainement, mais il y en a plusieurs comme ça)
En 1997, les colons ont construit des settlements en extension des maisons palestiniennes. Ainsi les familles palestiniennes ont dû partager des paliers, des étages, avec les colons. Les enfants jouant sur le toit sont surveillés 24h/24 par les soldats.
Dans certains quartiers ‘mixtes’, ils installent un checkpoint complet pour le quartier. Seuls les palestiniens résidents peuvent alors y entrer, avec un permis qui doit être renouvelé tous les trois mois – sinon c’est la rue.
* Une mère palestinienne et trois de ses filles *
Les colons sont plus agressifs que les soldats. Ils attaquent quand ils veulent, de toute façon ils sont couverts par les soldats, qui eux ne peuvent pas attaquer sans raison, à cause de la loi martiale (confirmation des propos antérieurs). Dans ces quartiers on n’a pas le droit de recevoir des invités. Le contrôle par la population israélienne est total.
« JUST LIKE GHETTOS »
Les quartiers palestiniens sont séparés entre eux : les quartiers de la vieille ville sont donc bien ainsi, pareils à des ghettos. Les colons sont ici depuis 1967, mais ils sont vraiment devenus plus agressifs depuis 1994, et la Deuxième Intifada. L’argumentaire qui sert de façon permanente est celui du sécuritaire, et de l’autodéfense des colons.
Contrairement à Nablus où une certaine forme de « vie normale » reprend le jour, ou en donne l’illusion, après les tirs de la nuit, ici Hébron est une violence psychologique constante. Et puis, autre différence, à Hébron la résistance est non violente car l’occupation est plus ancienne, contrairement à Nablus. Car les Palestiniens savent pertinemment que les colons n’attendent que l’occasion d’en expulser de plus en plus.





