* départ pour la manifestation, Ma’sarah *
«WE ARE SUFFERING »
Suite à l’espèce d’épreuve du feu qu’a constitué Ni’lin, nous atteignons Ma’sarah via un autre ‘service’. J’apprends quelques mots d’arabe. L’atmosphère dans le groupe est parfois tendue, de plus en plus (autre réaction après les rires et la stupeur, l’agressivité), parfois éclatent des disputes idiotes, égocentriques, mais cela ne m’atteint pas trop, infiniment moins en tout cas que les histoires de balle à fragmentation dans la tête des enfants.
Bref.
Nous retrouvons l’autre partie du groupe, qui nous parle de Bethléem.
Et nous sommes accueillis dans la maison de J., qui est tout simplement quelqu’un d’extraordinaire. Agriculteur, père de famille, militant politique de longue date, ancien prisonnier, calme, présent, disant des mots vrais qui coulent tout seuls.
* Ma’sarah, départ pour la manifestation *
Dans son style tranquille et honnête, il nous brosse un rapide tableau de la situation agricole ici, tout bonnement catastrophique. Un important blocus empêche les agriculteurs de Ma’sarah (environ 5000 habitants en comptant les villages alentour) d’écouler leur production, qui est composée principalement de beaucoup de fruits et de vignes. Ceux qui n’ont pas de terres sont encore plus mal lotis.
« We are suffering » est la phrase qui revient encore et encore, le son inoubliable des R roulés.
* enfants de Massara, drapeaux palestiniens *
Comme d’autres, je suis dans un premier temps très gênée par le manque de répondant que nous avons, suite aux nuits successives à camper dans la cour de Sheikh Jarrah, nous sommes épuisés et nous n’arrivons pas à poser de questions. Pourtant nous sentons bien que ce que J. nous dit est essentiel, qu’il s’agit de toute sa vie, toute leur vie.
* soldats israéliens, Massara *
Nous sommes hébergés, filles et garçons séparés, dans plusieurs maisons.
Pour nous les filles la soirée est assez surréaliste, voire comique, car notre hôte ‘pour le dortoir’ est quand même un gars impayable. Bien sapé, jolie chemise propre, dragueur, mais super réac et super maladroit. Voire même limite vexant quand il abat sur moi la sentence, dans l’hilarité générale, que c’est trop tard pour moi, je suis vraiment trop vieille pour me marier puisqu’à 30 ans je n’ai aucun enfant ! Mais aucun ! On rigole, la fatigue y est aussi pour quelque chose, je me dis alors que je ne suis pas venue là en tant que fille bonne ou pas à marier, mais en tant que personne, simplement. Sur les pétitions, et autres, je mets dans la case ‘pays’ : citoyenne du monde.
Dans les maisons avoisinantes, mes collègues tissent des amitiés intenses, immédiates, fortes. Ce qu’on découvre à Ma’sarah, ce sont aussi des logements vraiment pauvres. Il n’y a plus rien.
Au rez-de-chaussée de notre hébergement, une photo floue, mais c’est pour dire, des chèvres de l’étable.
La manifestation de Ma’sarah a lieu tous les vendredi matin depuis 2006.
Comme nous allons vite le voir, aucun rapport avec les « manifestations » à l’occidentale.
Il ne faut pas ici, s’imaginer des centaines ou des milliers de personnes brandissant des panneaux sur des boulevards bondés, entre cinq flics et trois casseurs. Strictement rien à voir. Ni en nombre -en comptant les gens du village et les internationaux de plusieurs groupes, dont nous, nous ne dépassons pas la soixantaine-, ni en trajet -le lieu est fixe, une rue en bas du village rayée par un barbelé de circonstance-, ni l’accueil -militaire, avec de plus d’autres soldats postés sur une terrasse proche de nous. Manif de campagne. La plus petite et la plus importante à laquelle j’aie pu participer.
« BUILD BRIDGES NOT WALLS »
De bon matin, nous descendons donc, avec nos amis Palestiniens et les enfants (qui tiennent une sacrée forme, et comme des gamins qu’ils sont, prennent la chose *aussi* sur un mode ludique. Mais il est impossible, nous dit un père, de les empêcher de venir. Sentiments partagés), vers le point de contrôle où à lieu « the demonstration », tous les vendredi, comme à Bi’lin.
Ambiance détendue, nos hôtes se marrent en nous voyant préparer les compresses imbibées d’alcool (à respirer pour supporter les éventuels gaz), eux y vont comme ça tout le temps.
On se fait passer des drapeaux, des slogans -celui « Build bridges, not walls » est des dames anglaises de chez Christian Peace.
Un peu plus loin que le point de contrôle, des soldats sont postés sur le balcon d’une maison palestinienne investie, sur notre gauche parmi les champs de cailloux.
Deux rangées de barbelés sont posées sur la route. On recompte rapidement de ‘notre côté’ : environ 60 personnes, dont autant d’internationaux que de Palestiniens.
Nous apprendrons le soir que lors des premières manifestations, deux ans auparavant, les Palestiniens présents étaient plusieurs centaines, mais depuis il y a eu -d’abord et surtout- de nombreuses arrestations, avec des années de détention dans les geôles israéliennes, du chantage économique à l’emploi (les visages des manifestants apparaissant sur les photos, et les ‘grillant’ pour les entretiens d’embauche ultérieurs), des cautions monstrueuses à verser pour les prisonniers (10000 NIS (nouveaux shekels israéliens), versus 1500 NIS de salaire environ).
* photos réciproques, Ma’sarah *
Face à nous, une quinzaine de soldats suréquipés et de véhicules militaires forment le barrage. En fait, on ne défile ni ne chante, à l’exception des chants liturgiques de Christian Peace, mais on scande des slogans. « Freedom for Palestine », des choses comme ça.
Un de nos amis, un jeune Palestinien de 17 ans, se laisse abondamment filmer et photographier, alors M. lui dit de quitter la manifestation car il risque vraiment de se faire arrêter et emprisonner. Les hommes jeunes sont les plus arrêtés.
Les soldats et nous, on se prend mutuellement en photo, il faut le voir pour le croire ; quelques petites caméras aussi, de part et d’autre. Il faut alors laisser un peu la paranoïa à la maison, et se dire que voilà, ils connaissent nos têtes maintenant… et puis fuck. On n’est pas venus pour se cacher, après tout, au contraire, pour montrer qu’on peut, qu’on doit y aller au grand jour, dire ce qu’on pense, s’opposer à ce qu’on trouve injuste, illégal et inhumain.
* manifestantes, Christian Peace, Ma’sarah *
La sympathie avec nos contacts est immédiate. M. fait un discours en arabe, puis J. parle en anglais, et X; avocat israélien, termine en hébreu, sous les applaudissements. Les discours sont de toute beauté, des choses simples, mais vibrantes, le droit à la liberté, les droits humains, l’incitation à la paix.
Il parle un moment, après que l’ambiance aie été un peu chauffée, nous voulons croire que son speech a limité des actions plus répressives de la part des soldats (ce en quoi notre vision est certainement très naïve).
Le ‘gros soldat’ s’adresse aux gosses, mais en anglais (on peut donc supposer que cela est destiné à nos oreilles) et fait le mec communicatif et humaniste : « pourquoi tu fais ça, pourquoi tu mets le bazar ? On devrait discuter, plutôt, aller prendre un café. Pourquoi t’es pas tranquille ? T’es petit, il faut que tu sois tranquille », etc.
Il ne s’adresse pas aux adultes, et ne répond pas à nos sollicitations.
Tout devant, il y a donc une dizaine de garçons, à partir de 6 ou 7 ans, qui forcent réellement l’admiration. Drapeaux hissés (Palestinien, et Fatah, essentiellement), ils prennent les barbelés et les tirent vers eux, nous faisant ainsi nous éloigner de la « ligne » des soldats, et persistent et signent malgré nos craintes et malgré les ordres du gros soldat (on le voit leur dire d’arrêter sur la photo). Ils crient, ils sont au premier rang, ils n’ont pas peur.
Comme le pourraient laisser croire les photos, ce ne sont pas les adultes qui les ont collés à cette place très frontale -et très photogénique, oui.
Pourtant, le danger qui plane n’est pas feint. Il y a un autre soldat qui s’approche, pour parler un peu en arabe. Et là un des chefs vient lui dire en hébreu, on me traduit : « tu leur dis d’arrêter tout de suite ou sinon on emporte les enfants dans le camion de police ».
La menace a un effet, partiel.
On commence à faire demi-tour, pour remonter.
Le barbelé est ré-enroulé.
* enroulement de barbelé, Ma’sarah *
Quand c’est vraiment fini, nous avons, pour certains d’entre nous, vraiment du mal à quitter la manifestation. En tout cela a duré peut-être une heure. C’était donc ça.








