06 – Ni’lin

* le passage d’un monde à l’autre *

« NOT THE TRUTH »

Entrée dans les Territoires Occupés – Ni’lin

Lever très matinal dans la cour de Sheikh Jarrah. Petite nuit, car les nouvelles nocturnes nous ont passablement retourné.
En effet, le petit Ahmed, dont nous avons appris le décès la veille – mais pas encore les circonstances, a été rejoint par son cousin de 19 ans, que l’on nous dit « déclaré en mort cérébrale ».
Des soldats lui ont tiré dessus le jour des funérailles de Ahmed auxquelles nous n’avons pas pu assister.
Hier soir, un gars de Génération Palestine nous relate le déroulement des funérailles : des soldats israéliens étaient présents, ils se sont moqués d’eux pendant les funérailles, et on même envoyé des gaz sur le cortège funéraire. Cela s’est soldé par la présence de 600 personnes à la manifestation de Ni’lin.
Il est question d’une autre manifestation ce jour ; une partie du groupe va à Bethléem, une autre à Ni’lin.

* entrée de Ni’lin *

Il faut passer par Ramallah, changer de ‘taxi collectif’ aussi appelé ‘service’, et en prendre un autre pour Ni’lin.

Ainsi entrons-nous, dans des circonstances un peu imprévues, dans les Territoires Palestiniens Occupés.

* Ni’lin *

Le taxi collectif, ou ‘service’, est l’exact inverse des propres bus israéliens, pleins de soldats endormis, de bavardages énervés, d’Israéliens clean et de rires nerveux. Le chauffeur est un jeune Palestinien qui conduit comme un fou, entre les nids-de-poule, l’intérieur est très roots, décoré de photos d’Arafat, et -déjà- de l’image du petit garçon tué, la bande son consiste en chants patriotiques, qu’il faut bien décrire comme poignants, lézardés, qui nous serrent à tous la gorge tandis, qu’en l’espace de seulement quelques kilomètres… nous changeons littéralement de planète.

* adolescents, Ni’lin *

D’un seul coup, tout est montagneux, les routes deviennent petites, sinueuses, défoncées. On passe à bonne allure entre des logements épars, soit des maisons pauvres, soit des taudis.
Plusieurs langues pourraient être parlées dans le véhicule, mais nous restons silencieux, pris dans la musique tant assortie au panorama, pris dans son message universel, sans (que je comprenne les) paroles.

* réseau électrique, Ni’lin *

L’énorme checkpoint de Ramallah. Attente, bien sûr. Encore les passeports, qu’il faut dégainer du matin au soir.
Le premier passage à Ramallah est la plongée directe dans une ville orientale typique, miroir inversé des colonies au vernis occidental. Beaucoup de monde, de bruit et d’odeurs, de petites rues, de circulation anarchique, d’ordures et de choses crades régulièrement à l’extérieur, sur les toits, les trottoirs. La police palestinienne, gars en bleu, pas vraiment stressants, évoquant plutôt une version tranquille de nos gendarmes.
Mais je reviendrai sur Ramallah dans le billet suivant.

* grand-père, Ni’lin *

Pour l’heure nous nous rendons donc à Ni’lin.
L’entrée dans le village est simplement glaçante. La bourgade semble avoir été comme assiégée, la voie porte des traces de débris divers, des marques de choses brûlées, des soldats à l’entrée des rues. Puis, slalomer entre de petits murets de pierres, montés en quinconce pendant la nuit, pour bloquer le passage des jeeps sur le goudron. Ambiance de guerre.

* Fillette, quartier de Ni’lin *

En descendant du service, nous sommes vite accostés par des enfants et des jeunes, il y a du monde un peu partout dans les rues. Le quartier est extrêmement pauvre. Les infrastructures n’y existent pas. (Par exemple, il n’existe que cinq lignes Internet pour tous les Territoires Occupés !).
Les yeux agrandis, déshydratés mais surtout téléportés, nous déposons, sous un soleil franchement écrasant, nos affaires dans une salle de danse traditionnelle kedmé.

* Ahmed, sept ans *

Déjeunant sur le pouce, on croit comprendre que la prochaine manifestation ne va pas tarder, en voyant descendre des groupes d’adultes, et surtout de jeunes ados. Il nous est -gentiment- demandé de ne pas trop squatter sur la place centrale, il y a tout un tas d’autres internationaux -entre autres une proportion considérable de suédois, quelques américains- dans le village.
Toutes les familles palestiniennes nous accueillent avec beaucoup de chaleur, de sourires, de nourritures et de boissons. Vu l’état de délabrement des quartiers, on n’arrive pas à imaginer à quel point ils se privent peut-être, pour bien nous recevoir.
Ils nous remercient, tous (sauf le grand-père de la photo, qui rale comme un putois), de notre présence.
Tous nous demandent d’être des messagers.
Les enfants s’approchent en rigolant, un peu timides, mais pas bien longtemps, ils sont excellents, et leur anglais est très bon aussi.

* drapeaux mélangés, Hamas et Fatah, Ni’lin *

Il est à souligner que les Palestiniens sont souvent extrêmement avancés dans les études, ils passent des doctorats, coincés dans des endroits très pauvres mais bien tenus (les intérieurs sont aussi impeccables que les extérieurs sont foutraques), encore une preuve des miracles quotidiens.

* drapeaux mélangés, Ni’lin *

Finalement, après tergiversations, la manifestation n’a pas lieu. Il y a eu deux morts en deux jours, un enfant et son cousin jeune, donc, et la consigne qui passe est de calmer le jeu (si tant est que l’on puisse appeler cette situation délirante un jeu), et d’éviter encore un mort aujourd’hui.

* terrasse de N. Vue sur les figuiers de barbarie *

“AHMED, SEVEN YEARS OLD”

Ce qui nous laisse le temps de rencontrer N., la présidente d’une association pour femmes, avec sa famille, chez elle.  Nous buvons le thé. Elle aussi, elle encore, nous explique, calme et plutôt élégante, impressionnante, que tout est très dur.
Un monsieur d’âge mûr, son père je pense, désigne au-delà de la terrasse où nous nous tenons, le paysage, les terres de son propre grand-père qui, dit-il, s’étendaient jusque derrière la forêt, là-bas, et qui ont été grignotées peu à peu.

Puis il insiste, lui aussi, sur le caractère mensonger des médias nationaux et internationaux. « Not the truth ». Et développe les circonstances réelles de la mort du petit Ahmed.

* pas de manifestation, mais sport universel avec les enfants du village : un foot *

Ce qu’il dit, ce qu’ils disent tous ici, c’est que le garçon a été exécuté. Exécuté. Froidement, par deux soldats israéliens passant en voiture, d’une balle dans la tête. « Seven years old ». Il était là, dans la rue, ils sont passés en voiture et ils lui ont tiré dans la tête une balle à fragmentation.

(Grande Mère, je pleure encore une fois en recopiant ces mots).

La mère de famille palestinienne déroule les éléments. Une balle à fragmentation, oui. L’autopsie a montré que la balle était entrée à l’avant de la tête et avait brûlé tout l’intérieur du crâne. Après cette information, je perds le fil car je pars sangloter un peu plus loin, je ne veux pas crier alors j’appuie très fort les mains sur ma bouche, entendre la suite est au-dessus de mes forces, et pleurer devant ces personnes me paraît éhonté. Ils gardent le sourire, la dignité. Je n’ai pas le courage, alors, un peu après, de reprendre sur les notes de mes collègues.

* champ d’oliviers, Ni’lin *

Dans cette famille, je sympathise avec une jeune fille de 13 ans, réservée, adorable, un appareil dentaire, un T-shirt célébrant l’anniversaire de la Naqba, un pendentif du Che. Un cahier à grands carreaux pour noter ce qu’elle entend aujourd’hui, et pour « interviewer les internationaux ». Elle voudrait bien être journaliste.
Nous sommes assises sur les marches de la maison, avec sa soeur aînée, grâce à elle, je reprends un peu mes esprits. On parle de ses examens, de l’école. Je lui demande de nous envoyer des nouvelles de Ni’lin, mais aussi de sa vie à elle, de ses problèmes d’ado, de sa scolarité, etc, car nous avons besoin de transmettre qu’elle existe bel et bien, et qu’elle n’est pas une terroriste. Qu’elle est une ado avec un pendentif de Che Guevara.
Comme toujours ici, on échange des mails, des accolades, langage universel. Nous nous quittons très émues.

Je n’ai pas eu de nouvelles directes, mais on peut suivre ce qui se passe à Ni’lin par le site de l’ISM notamment.* jeune fille, Ni’lin *

En récupérant nos affaires dans la salle de kedmé, le monsieur qui « logeait nos sacs » veut nous parler, il faut qu’il parle, il est émotionné, et pourtant il fait passer d’abord le fait de s’occuper de nous ; et il nous apprend qu’il était le cousin de l’enfant tué. C’est un bonhomme aux joues rouges, un peu rond, très doux, qui les larmes aux yeux nous sourit doucement, et nous invite à la manifestation du vendredi, « it will be great » dit-il en souriant à travers ses larmes, ou le contraire.

(Enfin, l’équivalent en arabe. M. et H., nos traducteurs les plus fréquents, passent un temps considérable à tout traduire pour les non arabophones, quand on ne peut parler anglais.)* muret et figuiers, Ni’lin *

Si je ne savais pas que je vais devoir raconter Hébron, ensuite, je dirais que ceci est la journée la plus triste entre toutes. Mais qu’importe, je ne veux ni n’ai d’intérêt à ‘classer’ les journées, de toute façon.

* brûlures dans le champ *

« Not the truth », nous a dit notre interlocuteur, c’est ce qui se produit tout le temps dès qu’il y a des morts comme ça. Les lois qui pourraient limiter les soldats ne sont pas appliquées. Il y a des bavures en permanence, des exécutions, des arrestations arbitraires quotidiennes. Les journaux israéliens, poursuit-il, parlent dans ces cas-là d’affaires privées, de règlements de compte entre Palestiniens, de crimes comme ça. Justifient l’injustifiable, tissent mensonge sur mensonge. Not the truth.

* gaz ramassé en plein champ *

En face, et immédiatement, les affiches fleurissent, avec le portrait de ce gamin, portrait craché d’un gamin des cités d’ici, atrocement familier. Comme on le reverra dans toutes les villes occupées, les murs sont occupés par des quantités de portraits de Palestiniens martyrs, affiches qui se délavent au soleil, mais ne se décollent pas aussi facilement.

* graffiti Hamas, Ni’lin *

De retour en France, une des premières choses que nous faisons (outre gérer la dépression réactionnelle , étouffante) est de chercher les informations qui sont sorties dans nos médias à nous, sur la mort d’Ahmed, et celle de son cousin. Pour comparer les versions journalistiques, palestinienne, israélienne, européenne, etc.

Il n’y a pas de version à comparer.
Rien n’est sorti.
Il n’y a rien. Pas un mot.

Hormis dans les canaux militants, bien sûr. Mais rien dans les médias dominants, dans les journaux grand public, à la télé. Personne de mon entourage personnel ni professionnel n’a eu vent de cette histoire.

* drapeau palestinien et réseau électrique, Ni’lin *

Ici, des cortèges énormes, des centaines d’affiches imprimées en deux nuits. Toute la population informée en quelques heures, alors qu’il y a cinq lignes internet pour tout le pays. La douleur comme une vague, les yeux brillants des hommes, les voix qui deviennent incertaines, les regards des vieux vers les terres spoliées. Le sentiment de deuil national, probablement, oui. Pour une énième fois.
Et en France… rien. Juste rien.
Personne ne sait, ça ne sort nulle part.
Quand je parle de cette histoire, de cet enfant simplement exécuté d’une balle en plein front, c’est tellement choquant et impensable que ça coupe la conversation. Il n’y a plus de question, j’ai même l’impression qu’on ne me croit pas, pas vraiment. Je voudrais avoir pris une affiche et la coller sous les yeux de tous.

Le silence, la difficulté de dire, l’impossibilité de ne pas dire… le silence en retour… Cela remue des choses insondables. Je repense au travail de thèse de ma mère, sur le silence des camps, le silence, la parole.

* graffitis, Ni’lin, place du village *

Dans ces sombres réflexions, nous marchons un peu parmi les oliviers sur la colline attenante au village, théâtre des manifestations puisque proche du Mur. On trouve des gaz, des cartouches, des endroits brûlés, une chaussure. Et puis des caroubiers, de splendides figuiers de barbarie. Des soldats, bien vite, qui se pointent par trois, nous intiment de ranger les appareils photos, et très prosaïquement, de dégager.

* un journaliste palestinien de Ramallah, charismatique et roots, connu comme le loup blanc ici *

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