04 – Nazareth

* villages de 48, travaux *

“THIS IS REAL ISRAEL. LOOK”

Nazareth

Il n’y a pas de bus direct pour se rendre de Jérusalem à Nazareth. Ceci est décrit comme fait volontairement, car les Palestiniens doivent demander l’autorisation, et Nazareth est une ville arabe.

Nous rencontrons, au siège social de son parti, Awad Abdel Fatah, journaliste et secrétaire général de la NDA (National Democratic Assembly), qui a trois sièges à la Knesseth. Awad s’est rendu trois fois en France les cinq dernières années, pour des conférences au PS.
Lui et le parti arabe israélien appartiennent globalement au mouvement socialiste.
Il s’est trouvé extrêmement surpris que les dirigeants socialistes français ne connaissent pas du tout la question israélo-palestinienne. Ainsi, il a dû contrer des idées reçues véhiculées par ce qu’il appelle « le parti israélien ». Lutter contre l’idée que « Liber parti is socialist », car l’égalité n’est que pour les Juifs, ainsi que les kibboutz qui ont été montés, au nom du socialisme, sur des terres expropriées. (Il est vrai qu’il est difficile de ne pas goûter l’amère ironie de la chose).

Le leader du parti du NDA est Azmin Charra ; il ne peut plus revenir à Nazareth, ni en Israël. Le parti, bien qu’ayant douze ans d’existence, risque selon les dires de notre hôte d’être à nouveau déclaré illégal.

* Nazareth, côté clean *

De fait, nous détaille Awad, la « cause palestinienne » a plusieurs facettes :

1,20 million de personnes vivent dans la Bande de Gaza. En ajoutant les autres réfugiés hors Gaza, on arrive à 10 millions de personnes. Plus les millions de Palestiniens exilés dans d’autres pays.
La communauté internationale se focalise sur Gaza Strip, car cela signifie « occupation / war / massacres ».

Les trois facettes du peuple palestinien, résultant du colonialisme, sont ainsi :
- les Palestiniens vivant sur les Territoires de 48. Ils sont généralement appelés « Arabes israéliens ». Ceux-là ont le statut de citoyens, mais en pratique, pas les mêmes égalités que les juifs israéliens.
- les Palestiniens vivant en territoires occupés : Gaza Strip et Cisjordanie (ce qui recouvre entre autres les Territoires de 67 si j’ai saisi)
- les Palestiniens « de l’extérieur ».

* Nazareth, hauteurs *

(NDLR ce n’est en effet pas simple de s’y retrouver dans les appelations… Par exemple, les juifs qui vivaient en Palestine avant 1948, surtout d’anciennes communautés religieuses, et donc beaucoup à Jérusalem, sont appelés « Juifs Palestiniens », en distinction d’avec les immigrants, ou colons, qui sont appelés « sionistes », par tout le monde d’ailleurs. (Il semble qu’ils soient ostracisés par les immigrants, du fait qu’ils ne fassent pas le service militaire et surtout qu’ils « vivent comme des Arabes ». Sympa.) Quand les Palestiniens parlent des « sionistes », ils parlent des immigrants, de l’armée, du gouvernement. Pas de la religion. Ceci pour préciser la différence fondamentale entre anti-sioniste (question territoriale) et antisémite (racisme religieux). Là où tant de monde, là dehors, et comme c’est pratique, fait la confusion.)

A cette occasion, une des femmes qui nous reçoit nous fait mention de la fête de Kippour. Elle dit « il ne faut pas accoucher pendant Kippour, car alors tout le quartier est fermé, et donc plus d’accès à l’hôpital ». Echo à la visite du Dr Ghassan, en 2009, qui nous parlera des femmes palestiniennes si nombreuses à demander des accouchements provoqués, avant terme, pour éviter de se retrouver à accoucher un jour de blocage dans un checkpoint.

* Nazareth, colonies *

Les colonies de Nazareth

Nous visitons les quatre quartiers de Nazareth. (manque une partie de mes notes).

C’est le même principe : d’abord, implanter des quartiers, sur plusieurs décennies, par le biais d’expropriations diverses. Puis relier 4 gros quartiers entre eux, et faire une enclave du village qui se trouve au milieu. J’ai souligné : étouffement.

* Nazareth, colonies *

Les constructions faites par les Palestiniens ne sont autorisées que pour une durée maximale de 49 ans, pas de caractère définitif.
La colonie, vue en plongée, fait très American lifestyle. Comme dans Desperate Housewives. Une large route goudronnée la sépare du quartier palestinien (enfin, « arabe israélien » puisque nous sommes donc dans les Territoires de 48). Les routes, universellement créées, sillonnées et usitées pour relier, communiquer, ouvrir et rapprocher, sont dans le cas présent utilisées pour marquer, séparer, couper, isoler.

* Nazareth, colonies *

La loi sur l’intérêt public est un des jokers servant de prétexte à toutes les spoliations… A ce titre, la rencontre avec une mamie palestinienne est un moment d’émotion très dur pour moi. Une maison, un peu délabrée, en haut d’une butte pelée. On s’est arrêtés un instant au bord de la route.

La grand-mère de la maison nous rejoint, à ce moment et en plein cagnard, Comme ça, sur le bord de la route, toute souriante, nous salue avec chaleur. Nous invite à nous rafraîchir, écoute un peu, puis montre la pente qui s’étend à nos pieds. Tout ça, toute cette terre, c’était chez eux, oui. Des oliviers pendant des années et des années. Ils ont tout arraché, ils ont fait un chemin pour aller à rien, ils n’ont même pas construit, rien. Et elle, elle doit regarder ce terrain, son terrain spolié, en face de sa maison, depuis ces décennies, impuissante, et elle nous pose le décor en trois phrases simples et lapidaires, montrant le terrain nu : « This is real Israel. Look. They kill people. They take our lands. They beat our children. »

A ses pieds, devant sa demeure, s’étend la terre pelée qui fut un champ de 600 oliviers, tous arrachés. Traversé par une route construite en 1976, en vue de quoi, personne ne sait, la terre n’est pas utilisée depuis. Voilà, c’est comme ça. En 76, ils font la route après avoir volé la terre et arraché les oliviers. Depuis, plus rien. L’arrachage est là pour l’étouffement lent, économique et psychologique tout autant.

* Nazareth, colonies *

Avant ? Elle montre encore. Elle habitait en bas de la colline où nous nous tenons, dans la ville. Elle a épousé son mari, qui avait cette maison et puis 50 hectares. Ils ont pris les 50 hectares.
Les enfants de la famille, à ce point du récit, nous rejoignent avec un plein plateau de limonade glacée. M. et H. continuent de traduire, et moi, je ne peux rester en face de cette femme car les larmes débordent (déjà… début d’une série qui va vite devenir pluriquotidienne) et je ne veux pas pleurer devant elle.

* l’ex-champ des 600 oliviers *

Car son histoire m’a davantage touchée, directement et en plein coeur, que les avalanches de chiffres, de soldats armés, les scènes de colons incroyables, les mille conséquences insondables de l’occupation.
Elle, c’est une mamie un peu comme la mienne, peut-être, rurale, petite et très droite. Je l’imagine à 18 ou 19 ans, toute jeune, bien plus jeune que nous aujourd’hui, enceinte de son premier enfant, debout devant les oliviers et son avenir qui sera bientôt retourné les bulldozers Caterpillar. Et son existence entière, infiniment étirée, à contempler jour après jour à sa porte le vol et le désastre, et la route sans objet, injurieuse.

* et la route vers rien *

Et au fait… Nazareth – Interlude oecuménique.

Dans un très modeste sursaut de mes souvenirs d’enfance catholique -et de ma phase semi-mystique en primaire-, je participe rapidement à la visite de l’Eglise de l’Annonciation.
Mais, de même qu’au Saint Sépulcre à Jérusalem, et en m’excusant auprès des croyants qui lisent peut-être ceci, je ne ressens rien. Nous sommes en train de voir tant de choses, là au dehors des murs, au dedans des gens. Ces bâtiments-là, hauts lieux symboliques pourtant, me laissent aussi indifférente que les oliviers noueux m’importent.

* Eglise de l’Annonciation *

Sur les marches devant cette Eglise, dans un moment de pause, j’ai les plus grandes difficultés à expliquer à quelques collègues en quoi je me sens, depuis longtemps maintenant, éloignée de ma confession d’origine.

* Eglise de l’Annonciation *

Un des grands imprévus de ce voyage : la confrontation / fascination (pour la prière notamment) / questions sans fin, et réponses sans appel, autour de la religion, et des monothéismes en fait, ne vient pas de l’extérieur mais de l’intérieur du groupe. Je n’ai jamais fréquenté de personnes très religieuses, et encore moins très pratiquantes (et encore encore moins se réclamant à tout bout de champ d’un bouquin pour expliquer les moindres faits et gestes).
Ceci est assez perturbant pour moi, qui ai poussé dans un assez classique milieu ‘intello de gauche’, plutôt athée  (bon, pas tout le monde, certes), non pratiquant et très critique envers la religion en général.
Mais moins perturbant et spirituellement prenant, que l’observation silencieuse, respectueuse, de H., ou A., ou E. et M., faisant la prière, hyper régulièrement, dans toutes les circonstances, dans les lieux les plus inattendus ,voire à des heures tout à fait nocturnes. De ce qu’il faut bien appeler, en m’asseyant sur tous mes préjugés du milieu susdit, un moment de paix.

PS de l’interlude… je n’essaie pas plus de deux fois, une fois dans le groupe et une fois avec un homme -éclairé s’il en fut- palestinien, de préciser mon officieuse Foi à moi, mélangée, vivante, païenne et foutraque. Polythéiste, animiste, arbresque, tout ce qu’on voudra. Là, je dois avouer que cela a été vraiment incompréhensible…

* Eglise de l’Annonciation, dôme *

Sur la route non pas de Damas mais de Nazareth, notre homme palestinien du jour nous indique un endroit proche, où dit-il, 7000 personnes ont manifesté trois mois auparavant, en souvenir de la Naqba. « 200 sionistes sont venus ; ils ont détruit les tentes installées pour l’occasion, et ont créé des problèmes. Ce jour-là, 14 Palestiniens ont été arrêtés ». Il nous faudra nous rappeler, les jours suivants, ce qu’implique ici la formule «être arrêté ».
Et son doigt tendu vers une place vide, vers les fantômes de célébrations, tout comme les quelques phrases de la grand-mère du bord de la route, me font bien plus forte impression que les vieilles pierres sacrées.

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